Jouvin de Rochefort 

Le voyageur d’Europe

1671

 Limoges est la capitale du Limosin, située proche la rivière de Vienne…

 Nous y arrivasmes après avoir passé la rivière de Vienne sur un grand pont de pierre qui donne entrée au faubourg Saint-Marceau, où sont plusieurs ouvriers, et plus avant la porte du bari de Manigne, qui est une partie des faubourgs de la ville où demeurent plusieurs marchands.

 A costé de laquelle est la Cité, qui est aussi hors des murailles de la ville, bien que l’église épiscopale de Saint-Etienne y soit, de laquelle en partie l’évêque, Monsieur de la Fayette, en est le seigneur, et y a une justice différente de celle de la ville. Il seroit à souhaiter que cette esglise soit achevée pour estre sans doute l’une des plus belles de France. On y voit le tombeau d’un évesque de Limoges dont la figure est de bronze, et quelques autres à ses costés qui méritent la curiosité du voyageur. Il y a une grosse tour à son entrée et le palais de Monsieur l’Evesque. Ensuite, on nous y fist voir la chapelle où sainct Martial avoit dit souvent la messe et où saincte Valérie se présenta à luy, la teste dans ses mains, après avoir esté décollée et martyrisée des barbares dont le Limosin estoit encore tour rempli, où sainct Martial fust envoyé de la part de Dieu pour les convertir à la Foy…

la Cité

La Cité

La cathédrale
S_plan st martial

st martial d'apres le plan Legros

l’église épiscopale de Saint-Etienne

clocher et cloitre st martial d'après le plan Régina

Clocher et cloitre st martial d'après le plan Régina

 Il faut aller de là à l’abbaye de Sainct-Martial qui est dans la Ville. On nous y monstra son chef dans une coupe d’or et ses reliques dans une châsse d’argent. Ensuite on nous fist voir son cercueil, et le lieu où, preschant à ces infidèles, plusieurs de leurs statues et de leurs faux dieux tombèrent en présence d’une grande assemblée qui l’entendoit. D’où nous allasmes nous promener dans la Ville, où il y a plusieurs grandes places avec leurs fontaines.

 Sainct-Pierre est une des principales esglises de Limoges ; elle est devant le marché au poisson et une belle fontaine. Le collège des Pères Jésuites est proche, où il y a plusieurs escoliers, et une très belle cour où sont les classes. Sainct-Michel est aussi une des grosses paroisses de la Ville, devant une belle place avec une fontaine.

 Le présidial est tout attenant car à Limoges, il y a généralité, présidial et évesché qui sont les marques d’une bonne ville.

 Ce qui me fait juger que Limoges est une ville ancienne, ce sont ses rues tournoyantes et quelques unes estroites, mais les maisons en sont très bien basties. D’autres disent que les Romains y ont demouré et, pour marque de cela, il y a une porte qu’on appelle des Arènes : peut-estre qu’il y avoit là un amphithéâtre qu’on appelle ordinairement arènes, comme à Nismes, à Arles, etc. A présent il y a une promenade avec plusieurs allées d’ormes. Nous remarquasmes au dessus de cette porte les armes d’Angleterre.

st pierre du queyroix

st pierre du queyroix

 Il n’y a que quatre portes à Limoges, scavoir la porte Manigne, la porte de la Boucherie, la porte de Montmailler et la porte des Arènes. Proche de celle de Manigne est le couvent des Jacobins, qui enseignent la théologie, et le grand hospital. Proche de celle de la Boucherie, le couvent des Cordeliers et celui des Feuillants, qui est en la place de l’abbaye Sainct-Martin, qui lui est uni, et l’abbaye de Sainct-Augustin, qu’ils appellent les Bénédictins, sont troys beaux couvents et bien riches. Aux environs de ce dernier sont plusieurs belles sources qui forme un ruisseau dont les teinturiers et les tanneurs se servent à apprêter leur travail. Le faubourg de la Boucheri est grand, et la Cité luy est contiguë. Celuy de la porte Monmallier est quasi de mesme. Les Carmes ont leur couvent à la porte des Arènes, dont les chapelles sont admirables pour leurs peintures.

porte montmailler d'après le plan Régina

porte montmailler d'après le plan Régina

La fontaine et les étangs d’Aigoulène

La fontaine et les étangs d’Aigoulène
(dessin Jean Levet)

 On voit dans Limoges une place où sont deux estangs, dont l’eau est de la fontaine qu’ilz appellent d’Egoulène. Cette place n’est pas si belle que la grande place où se tien le marché ordinaire et une boucherie. Toutes les maisons d’alentour, comme généralement dans toute la Ville, sont très bien basties.

 Le Palais n’en est pas esloigné. Nous y vismes M. de Turenne, le gouverneur de la province, avec une suite tout à fait seigneuriale.

 Voilà ce que nous avons remarqué dans l’espace de quatre jours que nous demourasmes à Limoges. Nous en partismes par la porte Monmailler, avec son grand faubourg.